L'alchimie de l'âme
Par Philippe Laurent
Posons-le comme postulat : l'alchimie est bien plus qu'une pratique archaïque qui n'appartiendrait qu'au passé. Nous allons essayer de montrer qu'elle constitue bien au contraire un art en devenir, et qu'elle n'a sans doute pas encore livré tous ses secrets...
L'alchimie en tant que principe a existé de tout temps et en tout lieu, c'est pourquoi on la rattache à la Tradition primordiale. On ne saurait en fixer précisément l'origine, et l'on découvre toujours plus d'indices selon lesquels l'homme, au moins dans la période historique, a toujours cherché à tisser des liens entre le visible (cosmos et matière) d'une part, et l'invisible (monde des esprits) d'autre part. Or c'est bien ce lien entre matière et esprit qui constitue le cœur de la démarche alchimique, ce lien ne pouvant être révélé que par des voies poétiques.
Faire œuvre de poésie, ce n'est pas décrire en termes consensuels un monde « objectif » (la notion d'objectivité étant d'ailleurs sujette à caution), mais suggérer, au moyen d'images et de symboles, ce qui ne peut être décrit de façon analytique. Tout comme les disciplines artistiques et poétiques, l'alchimie établit des analogies multiples entre le monde spirituellement vivant et le monde considéré comme inerte qui seul « saute aux yeux » ; l'autre monde, le monde subtil ne pouvant être perçu, pour paraphraser Saint-Exupéry, que par le cœur.
Par ailleurs, son but n'a jamais été de « faire de l'or ». La transmutation de la matière était considérée par les anciens alchimistes comme un simple test, pour vérifier que l'opérateur avait obtenu une pierre ou un élixir philosophal (plus exactement une « poudre de projection »). Pour l'alchimiste véritable, il s'agit plutôt de comprendre la nature dans sa dimension spirituelle et dans ses rapports avec l'être humain. C'est aussi percer les secrets de la nature en la respectant, en lui donnant le temps de s'épanouir, tout en permettant à l'alchimiste de se parfaire lui-même, à travers le travail sur la matière. Insondable effet miroir entre l'opérateur et l'objet de ses manipulations, étonnante porosité entre l'observateur et l'observé... L'alchimie est donc à la fois une vision du monde et une philosophie pratique. L'alchimiste s'apparente à un jardinier qui aime, accompagne et fait fructifier le vivant en l'aidant à donner le meilleur de lui-même.
Passons donc en revue quelques grands principes qui s'appliquent aussi bien à l'alchimie spirituelle qu'à l'alchimie matérielle.
Quelques grands principes de l'alchimie traditionnelle
Pour l'alchimie, la matière est vivante, comme le monde est vivant. La matière, en tant que substance vivante, est capable de croissance et de transformations incessantes. La nature cherche toujours à se perfectionner, les métaux et les cristaux eux-mêmes évoluant au sein de la terre. L'alchimie a aussi pressenti l'importance des liens entre l'homme et la nature, ce qu'on appelle aujourd'hui l'écologie. Travailler en alchimie, c'est renouer avec notre appartenance au règne du vivant. L'alchimiste postule l'existence d'un principe supérieur, d'une énergie spirituelle qui préside à la formation de la matière, aussi bien animée qu'inanimée. Les Rosicruciens l'appellent Esprit, les alchimistes parlent d'Anima Mundi ou de Spiritus Mundi (l'Âme du monde). Pour travailler efficacement, l'alchimiste doit toujours maintenir le lien avec cet esprit universel.
« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », comme l'indique la fameuse Table d'Émeraude. Autrement dit, tout est lié par des liens d'analogie, et l'actualité céleste s'exprime ici-bas dans la matière. Il n'y a pas de séparation entre le cosmos et la terre. Ainsi, la philosophie hermétique s'est très tôt opposée à la vision du monde aristotélicienne qui établissait, au contraire, une séparation étanche entre monde sublunaire et monde céleste.
L'opérateur ne peut se dissocier de sa matière. La spiritualité de l'alchimiste est le lien qui unit la matière au cosmos et permet sa transmutation. Ce lien, c'est tout simplement la prière et la méditation, sur laquelle nous reviendrons. L'alchimiste ne commençait en effet jamais ses travaux sans procéder à une purification intérieure et sans se livrer à une prière dans son oratoire. Sans cette ascèse, pas de travail véritablement alchimique, mais de simples opérations chimiques.
Les quatre éléments décrivent la structure de la matière, tandis que les trois principes rendent compte de son évolution. La tradition des quatre éléments a été fixée par les premiers philosophes grecs, en particulier Empédocle.
À noter que ces hiéroglyphes alchimiques, une fois combinés, constituent l'étoile de David ou hexagramme, dont la structure est rappelée par les barres horizontales présentes dans les symboles de l'air et de la terre. Il s'agit donc d'un rappel utile que la matière sur laquelle travaille l'alchimiste correspond à l'union du haut et du bas.
Les trois principes, pour leur part, n'ont été formalisés que bien plus tard, en particulier par le fameux Paracelse. Pour cet auteur, le Soufre est le principe interne des corps matériels, sa partie combustible. Élément mâle (le Mercure étant femelle), il est parfois appelé le « père des métaux ». Pour nous, êtres humains, le Soufre est notre principe vital, « l'âme » de la théologie chrétienne, ou le corps psychique.
Le Mercure d'une matière est son germe ou sa substance fondamentale. C'est une vapeur humide possédant une certaine chaleur interne. Dans l'ordre humain, le Mercure est notre nature spirituelle, « l'esprit qui souffle où il veut ». C'est lui qui nous unit à tous les êtres sensibles et, finalement, au principe divin.
À ces deux principes vint s'adjoindre plus tardivement le Sel, et l'on doit sans doute à Paracelse son introduction dans la doctrine hermétique, ou du moins sa révélation. Le Sel représente l'aspect le plus solide, le plus concret, du monde matériel. Pour nous, le Sel est donc tout à la fois notre corps physique et le monde de la manifestation.
Dans l'univers des représentations alchimiques, la notion de cycle occupe une place centrale. Comme la matière s'évapore, se condense et retombe une fois purifiée, la nature tout entière est régie par des « rotations de l'âme » (les rotae mundi) consistant en créations, destructions et recréations dans une perspective évolutive, d'une réalité grossière à une transcendance spirituelle. Par exemple, le Grand Œuvre commençait toujours au mois de mars ou d'avril. La récolte de la rosée se faisait au petit matin. La phase de la Lune, aussi, était cruciale pour tout ce qui concernait la croissance de la matière.
L'influence de la pensée alchimique
La pensée alchimique nous entraîne dans un univers de symboles, car les mots sont trop limités pour rendre compte de ses principes et de ses processus particuliers. Le symbole, au contraire des mots, se prête à de multiples interprétations, il suggère là où les mots ne peuvent qu'enfermer dans une signification figée. L'alchimie utilise donc le langage analogique, qui unit les choses par un lien de ressemblance et de résonance, et non de causalité ou de fonction. C'est le même langage qu'emprunte notre inconscient à travers nos rêves.
Cette pensée n'a pas manqué d'influencer de nombreux penseurs et savants à travers les siècles. Au XIIe siècle, Kepler, très attiré par l'hermétisme, cherchait l'harmonie cosmique. Il considérait que l'ordre du monde physique, en particulier la course des planètes, reposait sur une combinaison de solides platoniciens. À Saturne, il associa le cube, à Jupiter le tétraèdre, à Mars le dodécaèdre, à Vénus l'icosaèdre et à Mercure l'octaèdre. Ces lois de proportion et d'harmonie lui permirent, presque incidemment, de décrire les lois de la marche des planètes qui sont toujours appliquées de nos jours : nos satellites artificiels sont lancés en suivant les lois de Kepler...
Il est bien connu à présent que Newton a davantage écrit sur l'alchimie que sur les lois de la gravité ou de la lumière. Il a ainsi assuré le passage de relais entre alchimie et chimie moderne. Plus près de nous, des indices laissent à penser que Marie Curie, en découvrant le radium, pensait qu'il s'agissait là de la Pierre philosophale (elle et son mari étaient très au courant des théories alchimiques).
L'hermétisme a fortement influencé la révolution scientifique, notamment à travers Newton, en rejetant l'idée d'un univers coupé en deux (sublunaire et supra-lunaire ou céleste), et en unifiant les principes physiques de l'infiniment petit à l'infiniment grand. Cette notion d'unité des lois physiques a donc influencé la nouvelle science contemporaine de Copernic et Galilée (avec notamment la découverte des taches solaires, des phases de Vénus et le retour cyclique des comètes).
Carl Gustav Jung, dans sa Psychologie et Alchimie, et Marie-Louise von Franz, dans son commentaire de l'Aurora Consurgens, démontrent l'intérêt des mythes et des symboles alchimiques dans le travail d'« individuation psychique », c'est-à-dire d'émancipation spirituelle de l'individu.
L'erreur consisterait donc à croire que l'alchimiste ne voit dans la matière qu'une « chose » à transformer, alors que ce qui l'intéresse, ce n'est pas la matière, mais l'esprit qui la sous-tend. Ce sont ses fondements spirituels universels qui s'appliquent par définition à toute l'étendue du monde créé. Connaître la matière, certes, mais pour mieux percer à travers elle les secrets de l'univers.
Pour l'alchimiste, cet univers qui ne nous est que partiellement connu, est imprégné de l'Anima Mundi. C'est un principe ultime, unifiant, qui ne peut être connu à l'être humain que par des voies spirituelles. Il préside à la fois à l'existence de la matière inanimée et à celle de la matière vivante. Les Rosicruciens parlent à son sujet d'Esprit.
Bien que cela soit rarement mentionné, on peut considérer que la Lumière en tant que principe n'est autre que la Pierre philosophale elle-même. Il y a entre elles deux équivalences de nature et de manifestation. Cette analogie nous est indiquée malicieusement dans la fameuse Fama Fraternitatis, écrit fondateur de la Rose-Croix dans son cycle historique, qui relate la découverte, dans le tombeau de Christian Rosenkreutz, d'une lampe éternelle éclairant le mausolée, et qui représente allusivement notre « pierre ». Et accéder à cette lumière, au fond de nous-même, c'est « extraire la matière de la mine », selon l'expression des Anciens.
Newton s'est rendu célèbre par ses travaux sur la lumière dont il démontra la nature ondulatoire et qu'il décomposa en différentes longueurs d'onde à travers ses expériences sur les prismes. Féru de philosophie alchimique, il mit en évidence que la lumière visible est une composition de rayonnements dont chaque fréquence possède ses propriétés. Ce que nous appelons des couleurs ne sont que des plages de fréquences sur un spectre qui est en fait continu. Ce ne sont pas sept couleurs, mais une infinité, qui composent la lumière, nous renvoyant ainsi à l'incommensurable étendue de ce que les Rosicruciens appellent le Clavier cosmique.
L'alchimie « spirituelle »
Bien que l'expression consacrée d'« alchimie spirituelle » soit en soi un pléonasme puisque, nous l'avons vu, il n'y a pas d'alchimie sans que le praticien y soit intégré d'un point de vue spirituel, voyons plus précisément comment les principes alchimiques s'appliquent à une démarche intérieure.
Quel est ce processus, que l'on pourrait qualifier de psycho-spirituel, qui va mener l'adepte au Grand Œuvre ? Tout d'abord, l'alchimiste spirituel doit respecter le vieil adage qui a toujours présidé au travail sur la matière : ORA et LABORA, « prie et travaille ». Cette ancienne injonction peut bien sûr se comprendre au premier degré. Nous l'avons vu, tout travail alchimique doit commencer par la prière. Ensuite, il s'agit de travailler sur soi avec persévérance, comme le jardinier prend soin de sa roseraie.
Mais dans un sens plus subtil, cette phrase codée nous invite à un double processus qui renvoie directement aux enseignements de la Table d'Émeraude : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Les alchimistes ont appelé ce double mouvement : « fixer le volatil et volatiliser le fixe ». Voyons comment il s'applique à l'alchimie spirituelle.
Fixer le volatil : Dans cette phase, il s'agit d'apaiser ses pensées perturbatrices et toujours en mouvement, et d'accéder au « Soi observateur » par la méditation. Le Soi observateur, c'est ce lieu privilégié, au sein de notre psyché, qui seul est doté de cette merveilleuse propriété qu'on appelle l'immobilité. Et c'est cette immobilité, ainsi que la distance qu'il y a entre le Soi et les phénomènes, qui permettent d'observer ces derniers. C'est grâce à la méditation passive, ou oraison muette, que l'on parvient à cet état particulier où l'on peut tout observer, y compris ses propres pensées. ORA (« prie ») correspond à cette phase de prière, de méditation et de contemplation.
Volatiliser le fixe : c'est, littéralement, dépasser et se libérer de ses « idées fixes », de ses obsessions, par l'auto-observation et l'expérimentation. En d'autres termes, remplacer ses schémas de pensée par la confrontation au réel et le jugement empirique. Il s'agit de casser ses fausses certitudes, d'assouplir son ego, de passer de l'individuel au collectif, de l'égocentrisme anthropologique à l'universel cosmique, etc. LABORA (« travaille ») est donc l'injonction qui doit nous pousser à passer de l'oratoire au grand laboratoire que constitue le monde dans toute sa complexité et sa richesse.
Qu'est-ce au juste que la méditation alchimique ? Elle consiste en un dialogue avec le Soi du méditant, qui le connecte ipso facto avec l'Absolu cosmique, l'Anima mundi, déjà citée. La contemplation peut être considérée comme une prière muette. C'est la cessation de l'agitation mentale, la connexion à l'instant présent, à travers l'éprouvé et les sensations. Et dans cet état de réceptivité, des impressions, des images, des mots parfois, apparaissent. Ce sont autant d'aliments qui viendront enrichir notre inconscient et permettront l'accès à des vérités plus hautes encore. Il n'est pas rare qu'après une telle expérience, des rêves symboliques viennent nous apporter des réponses ou nous inciter à davantage chercher dans telle ou telle direction.
Quant à la prière, verbalisée ou muette, elle est toujours un dialogue avec le divin. En tant qu'échange, elle renvoie à l'image de l'échelle de Jacob, où les anges sont autant de mots (ascendants) et d'éclairs de lumière (descendants). C'est ce « colloque avec l'invisible » qui constitue un des courants menant finalement à l'Éveil, symbolisé par l'obtention de la Pierre philosophale.
L'imagination créatrice, ou Création mentale, représente pour sa part le volant actif et opératif de l'alchimie spirituelle. C'est la clé essentielle de cet art, qui permet la transmutation du réel, de notre condition existentielle, en sa contrepartie spirituelle.
Paracelse a merveilleusement résumé ainsi la puissance de l'imagination et de la création mentale : « La magie céleste n'est pas un art ; elle est l'effet de la puissance divine. Lorsque le mage céleste dit : je vais faire ceci — au moment où il le dit c'est déjà fait ! En effet, ce que Dieu veut, cela se fait instantanément. Mais cela dépend aussi de la foi du mage, et de l'absence de doute dans la foi ».
Notons que Paracelse nous livre ici deux conditions importantes : « ce que Dieu veut, cela se fait instantanément ». On ne peut réaliser un désir que si celui-ci est conforme aux volontés divines, autrement dit au bien universel. D'autre part, il est dit que la foi du mage et l'absence de doute s'imposent. En effet, il n'y a pas de place pour le doute dans le processus créatif alchimique. Cette confiance intime dans la réussite du Grand Œuvre constitue un véritable saut quantique qui permet de dépasser la raison et d'accéder au stade de la Création véritable.
La création mentale est la forme spirituelle du travail au laboratoire. Et ses effets peuvent s'appliquer aussi bien au monde de la matière qu'a celui de l'esprit. Et s'il en est ainsi, c'est qu'elle se situe à un plan supérieur, à l'origine des choses, aux principes qui sous-tendent le réel. Nous avons la faculté de créer mentalement tout ce que notre imagination peut amener à la conscience. Le terme latin « imaginatio », que l'on peut traduire approximativement par notre « imagination », est d'une importance cruciale dans le processus alchimique. C'est même sans doute son principal secret.
Martin Ruland, dans son Lexique alchimique (1612), définit l'imaginatio comme « l'astre dans l'homme, le corps céleste ou supracéleste ». Cet « astrum » ou astre, dont parle Ruland, appartient au vocabulaire paracelsien, et signifie à peu près « quintessence », laquelle est d'ailleurs symbolisée par une étoile. C'est la base de notre corps subtil, de nature semi-spirituelle, comme l'a bien montré Carl Gustav Jung. Ce dernier a souligné que les Anciens considéraient les représentations de l'inconscient comme un phénomène hybride, mi-spirituel, mi-physique, une concrétisation comme nous en rencontrons souvent encore dans les sociétés traditionnelles.
En ayant recours à « l'imaginatio » ou pensée créatrice dans sa méditation, l'alchimiste crée une forme-pensée qui, le moment venu, prendra corps de façon tout à fait concrète dans le corps vivant de l'adepte, voire dans la matière inanimée.
Martin Ruland définit la méditation comme un « colloque avec l'invisible ». Quelles que soient nos orientations philosophiques, nous pouvons admettre cette définition, que l'invisible en question soit notre inconscient, notre Maître intérieur, ou Dieu lui-même. Pour Jung, « lorsque les alchimistes parlent de « meditari » (méditer), ils n'entendent en aucune façon une réflexion, mais un dialogue intérieur et, par là, un rapport vivant avec la voix de « l'autre » qui répond en nous ». L'alchimiste n'est donc jamais seul, et son dialogue avec l'invisible se manifeste en la matière, pour réaliser la vision de saint Jean : « et le verbe s'est fait chair ».
Les étapes du Grand Œuvre spirituel
L'Œuvre au Noir correspond pour le cherchant à une phase de déconstruction de ses anciennes croyances et conditionnements. La Tradition occidentale parle parfois de « tuer le vieil homme ». D'un point de vue psychologique, on expérimente alors ce que certains nomment le « désespoir créatif » : quand les anciennes recettes pour aller mieux ne fonctionnent plus, on ne sait plus quoi penser et quoi faire. Tant mieux ! Les anciens parlaient de la « mélancolie » (on dirait aujourd'hui dépression) comme d'une purge de l'âme, d'une occasion de se remettre en cause et de repartir sur de nouvelles bases.
La « nuit obscure de l'âme » a été commentée par saint Jean de la Croix. Selon lui, à la nuit des sens succède la nuit de l'esprit. Or, « la nuit spirituelle est le partage du petit nombre, c'est-à-dire de ceux qui sont déjà exercés et avancés dans la vertu ». Car la nuit n'intervient qu'après un premier lever de soleil glorieux, où l'âme est comme ravie par les premières révélations spirituelles, par l'enthousiasme du « commençant », du jeune chercheur de Lumière. Il faut avoir éprouvé cette joie de l'illumination intérieure pour pleinement prendre conscience et éprouver au plus profond de soi ce que veut dire son absence. Mais c'est aussi à ce prix que l'on pourra progresser.
L'Œuvre au Blanc est l'étape de la conscience éclairée par la lumière spirituelle. Le jour succède à la nuit. Ici le cherchant spirituel est invité à « poser les choses » en se focalisant sur la réalité des expériences vécues ici et maintenant. Il s'agit donc, simplement, d'ouvrir les yeux. C'est là qu'intervient la « pleine conscience », état facilité par les différentes techniques, bien connues à présent, de méditation du même nom. Il est d'ailleurs intéressant de noter que ces techniques nous sont revenues par l'intermédiaire de l'Orient, notamment des traditions bouddhistes, alors qu'elles existaient dans notre propre tradition occidentale.
Par ses prières et ses méditations, l'alchimiste apaise donc ses conflits intérieurs, met de la distance avec ses fausses certitudes, devient ouvert au plus grand que lui, et remet son ego à sa place. Une place qui n'est pas négligeable, et qui a au contraire toute son importance, mais qui ne doit pas nous dicter nos conduites.
Par décantation progressive des scories du mental, une ouverture se fait jour et permet de voir au-delà des apparences. C'est maintenant surtout qu'il convient de pratiquer le « fixer le volatil et volatiliser le fixe ». On prend de la distance avec ses pensées discursives, et l'on se place à l'endroit du Soi, qui seul nous permet cette observation. Et dans le même temps on dissout progressivement nos fausses certitudes, on assouplit nos règles rigides constituant le cœur de notre ego, et l'on s'ouvre à l'infinité des possibles. À l'issue de cette phase, l'Adepte est non seulement apaisé, mais par la sagesse ayant été acquise par l'observation, il est mieux armé pour affronter les épreuves à venir. Car il y en aura...
Troisième et dernière étape du Grand Œuvre alchimique, l'Œuvre au Rouge est celle de la transmutation. Après la purification, il s'agit ici de passer à l'action, de transformer le potentiel en réalité, de passer de la virtualité à la réalité. Nous avons déjà amené à notre conscience nos désirs — nos véritables désirs « supérieurs », débarrassés de tout égoïsme ou égotisme. Nous avons la claire lumière de ce qui est bon pour nous et pour les autres. L'objectif est devenu concret, presque palpable, et nous mettons en œuvre les moyens de le réaliser.
C'est donc par la visualisation que nous allons mettre en place ce qui est nécessaire à la réalisation de nos désirs spirituels. L'imaginatio, comme nous l'avons vu, est « l'imagination vraie », parfois appelée de nos jours visualisation. Ce n'est pas une possibilité, une virtualité, mais une réalité effective sur le plan spirituel.
Un processus non linéaire
Les trois Œuvres que nous avons ainsi présentées succinctement se suivent logiquement dans cet ordre, mais notre évolution personnelle nous fait repasser sans cesse par les mêmes thèmes vus à chaque révolution, selon un point de vue plus élevé. Le progrès n'est donc pas linéaire mais suit la forme d'une spirale ascendante au long de laquelle toutes les étapes précédentes sont réitérées, revécues. Par exemple, une fois parvenu au seuil du troisième stade, notre aspirant alchimiste peut connaître à nouveau les affres de l'Œuvre au Noir, et le doute pourra être d'autant plus puissant qu'il aura su progresser plus loin.
La « hauteur » atteinte au long de ce parcours spiralé peut s'appeler la sagesse acquise par expérience, ou encore une lumière développée graduellement, caractéristique de la voie humide. C'est tout l'enjeu de suivre un sentier initiatique éprouvé, soit par l'intermédiaire d'un Maître en alchimie spirituelle (mais en faisant preuve de la plus extrême prudence, car les faux maîtres sont légion...), soit par celui d'un Ordre initiatique qui a fait ses preuves. Dans ce dernier cas, l'avantage est aussi d'avoir une démarche impersonnelle, qui ne dépend ni de la présence physique du Maître, ni de sa fiabilité. Au cours de ce long processus, les trois étapes (Œuvres au Noir, au Blanc et au Rouge) se communiqueront entre elles leur puissance respective, jusqu'au jour où le travail sera enfin achevé, et le Grand Œuvre réalisé.
Le processus de l'alchimie spirituelle va donc amener en nous des modifications sensibles dans notre façon de percevoir, de penser, de parler et d'agir. Ce processus constitue la véritable transmutation de l'adepte, qui n'agit pas comme un coup de tonnerre mais selon une progression lente, caractéristique de la voie humide. D'un point de vue plus purement psychologique, on peut dès lors dresser un certain nombre de principes et de lignes de conduite qui nous serviront lors de ce processus...
Il ne sert à rien de « combattre » nos défauts, au risque de les renforcer... En effet, leur mise en avant, leur « conscientisation », risque de les « substantialiser », de leur donner une réalité qu'ils n'ont pas vraiment. Lutter contre une pensée ne fait que la renforcer. Il s'agit plutôt de transmuter nos défauts en leurs qualités opposées, dans une optique positive : l'orgueil en altruisme, la fuite en courage, le pessimisme en pensée positive, etc.
Pour être efficace, la visualisation, qui est à la base du processus de transmutation, doit être aussi réaliste qu'une scène réellement vécue. Elle devrait idéalement faire intervenir nos cinq sens et nous immerger dans une « réalité virtuelle ». De plus, cette création mentale ne doit pas être envisagée comme une hypothèse, une possibilité, mais bien comme une réalité actuelle. Rappelons-nous : « Au moment où le mage le dit, c'est déjà fait » (Paracelse).
De la matière à l'Éveil
La voie alchimique, comme toute voie authentiquement spirituelle, conduit nécessairement à une forme ou à une autre d'Éveil. Mais qu'entend-on par Éveil ?
L'expérience d'Éveil peut être vécue tantôt comme un événement ponctuel, un « coup de tonnerre dans un ciel serein », tantôt comme un processus progressif. Dans le premier cas, un événement se produit dans la vie de l'adepte qui le bouleverse et change radicalement sa vision du monde. En alchimie, on parle à ce propos de voie sèche, rapide, et même parfois « explosive », avec tous les dangers que cela comporte. On pourrait citer les différents types de mortification, ou des expériences d'état de conscience modifié non contrôlées, de prise de substances hallucinogènes, etc. Néanmoins il existe aussi, il est vrai, des expériences d'Éveil spontané, mais dans ce cas on peut dire que le « terrain » aura toujours été préparé au préalable, soit au moyen d'une ascèse ou d'une réflexion philosophique, soit après une période de souffrance psychique intense, dont la dépression est souvent le symptôme.
Dans le deuxième cas, il s'agit d'une illumination graduelle, faite de dépouillement. On se réfère alors plutôt à la voie humide : lente, progressive, mais aussi plus sûre. C'est naturellement à cette seconde voie qu'invite la démarche initiatique. Si les progrès n'y sont pas spectaculaires, ils sont néanmoins plus sûrs. Et peu importe l'état final obtenu, l'essentiel est, là comme ailleurs, la progression sur le sentier.
Mais dans tous les cas, l'expérience d'Éveil peut être vue comme un état de présence constante à ce qui est, où l'on cesse de s'identifier à notre mental, comme l'a si bien montré un auteur contemporain, Eckhart Tolle. En alchimie, le mental peut être assimilé à la matière grossière, avant ses transformations successives. Il s'agira donc de s'en extraire, non pas en le niant ou en l'effaçant, ce qui est de toute façon impossible, mais en mettant avec lui une distance qui permet l'observation lucide. Cette matière brute, donc, ne doit surtout pas être méprisée, mais au contraire regardée avec respect, car finalement c'est sur elle que s'appuie tout le processus évolutif qui doit suivre. Les expériences psychocorporelles, les différents exercices méditatifs sont là pour ça. Progressivement, sûrement, ils polissent notre pierre brute et permettent l'émergence de notre vraie nature.
La « Pierre philosophale spirituelle » n'est autre que l'Éveil, qui ne peut être décrit avec des mots. Cette expérience est par nature unique : il n'y a pas de retour en arrière possible. Ce qui a été vécu est acquis définitivement. L'obtention de la Pierre philosophale est le donum Dei, le don de Dieu, selon la terminologie des anciens alchimistes. Quand il s'obtient progressivement, au terme d'un processus, il implique un effort tel que le Désir doit être infini, comme si toute notre vie en dépendait. Quand il s'obtient avec la soudaineté de l'éclair, c'est souvent après une nuit obscure particulièrement douloureuse. Et c'est alors que le chemin commence...
Une fois obtenu, l'ego s'efface — sans disparaître. Il revient simplement à sa place, qui est secondaire. Le regard intérieur s'élargit au point d'embrasser tout l'univers. L'amour est plutôt le résultat que la condition première : une fois libéré des chaînes de l'illusion, l'Adepte ne peut que ressentir un amour infini pour tout ce qui est.
Faut-il y croire ?
Bien sûr, on peut rester sceptique face à ces beaux principes, ces belles pensées. Tout cela n'est-il que pure spéculation, que le fruit de notre imagination ? En d'autres termes, l'alchimie n'est-elle qu'un mythe ? Eh bien oui, osons l'affirmer : l'art alchimique, par ses représentations foisonnantes, ses symboles et son ineffable poésie, est bien un mythe !
Mais qu'est-ce qu'un mythe ? C'est une façon vivante et imagée de représenter un enseignement, une vérité qui ne peut être perçue par le mental. C'est l'une des premières manifestions de ce qu'Henri Corbin appelait l'imaginal, ce domaine intermédiaire entre le réel sensible et l'imaginaire pur. C'est un point de jonction entre le spirituel et le matériel, l'endroit symbolique où est possible la transmutation de nos limites humaines en un possible déjà en germe mais non encore réalisé.
Ne pas avoir de mythe, personnel ou collectif, c'est en fait renoncer à la dimension verticale de notre psyché. C'est se condamner à ne voir du monde que ce que nos cinq sens en peuvent saisir. C'est sombrer dans le désespoir d'un infini quotidien dénué de sens véritable. Notre époque moderne, qui a renoncé à ses grands mythes fondateurs, n'en est-elle pas une cruelle illustration ?
Mais le mythe alchimique a ceci de fascinant, et probablement d'unique, qu'il s'incarne de façon tangible, dans le psychisme de l'opérateur aussi bien que dans la matière elle-même. Les transformations et transmutations dont on a parlé ici ne sont pas imaginaires ou fantasmatiques mais bien réelles. Et dans la matière elle-même, des petits miracles apparaissent au cours des opérations alchimiques, dont en général seul l'opérateur peut être témoin. Et ceci est encore plus vrai dans le domaine spirituel et psychologique, au sens large du terme. La méditation alchimique et l'effort sur soi donnent des résultats que l'on peut mesurer, même s'ils prennent du temps. Et l'enjeu est énorme : il s'agit de donner une nouvelle dimension à sa vie, en intégrant le « plus grand que soi » et en lui donnant une direction, un sens nouveau qui transcende les aléas de l'existence.
L'alchimie de l'âme, c'est bien plus que la transmutation des éléments, c'est la transformation des cœurs, la métamorphose des âmes. Et c'est tout le temps, au contact des gens qui nous entourent, dans le laboratoire de la vie aussi bien que dans notre oratoire, que nous avons la chance de nous transformer, de nous enrichir, de nous éveiller. L'amour, la compassion, l'attention portée à la plus infime matière comme au plus humble des êtres, sont les manifestations les plus visibles de cette transmutation. Ne perdons pas un instant pour y travailler.

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