La spiritualité et ses pièges

 

Par Maria Schuermans

 

 

    Malgré la sécularisation de notre société, la spiritualité est de nos jours toujours bien vivante, peut-être même justement à cause de celle-ci. Le nombre de pratiquants est probablement en baisse, cela n'implique toutefois pas que l'homme n'est plus à la recherche de réponse aux questions les plus existentielles. Les grandes religions comptent de moins en moins de fidèles, mais les nouvelles ainsi que les anciennes formes de spiritualité connaissent un regain d'intérêt grandissant et cela, entre autres, grâce aux films grand public et les jeux vidéo. Harry Potter, succès mondial, ou Le Seigneur des Anneaux et La Guerre des Étoiles sont tous des contes de fées modernes contenant des archétypes puissants. Les formes que prend cette spiritualité de nos jours sont d'ailleurs une question personnelle et individuelle. Martine Appelo, psychologue cognitif de renom, pense même que les amateurs de football vivent une expérience spirituelle authentique dans leur club et les commentateurs n'hésitent pas à appeler un but une « révélation spirituelle ».

 

    La question se pose alors de savoir ce qu'est réellement la spiritualité. Il existe beaucoup de définitions de celles-ci, mais dans cet exposé, elle est considérée comme le « lien actif et vital entre la force ou l'essence du soi le plus profond et la source de la vie et de la conscience ».

 

    Les recherches scientifiques montrent que les gens qui pratiquent une forme de spiritualité ont certains avantages comparés aux personnes qui professent des valeurs plus matérialistes. Grâce à leur vision de la vie, du monde et de l'homme, ils sont mieux armés pour faire face aux tempêtes de la vie, sont moins vite victimes de dépressions ou d'épuisement. Ils souffrent moins du stress et jouissent donc d'une meilleure santé ; ils sont plus reconnaissants envers tout ce qui est positif dans leur existence et sont capables de relativiser les difficultés. Il semblerait que, comme l'a dit Nietzsche, « celui qui possède un pourquoi qui le fait vivre peut supporter tous les comment ».

 

    Il semblerait donc que la spiritualité n'a que des avantages. Mais puisque tout est dualité dans ce monde, tout côté positif a inévitablement son côté négatif. Il est frappant de constater que certaines personnes « spirituelles » peuvent être de bons catholiques ou musulmans ou wicca ou peu importe, mais elles ne sont pas nécessairement de bonnes personnes. La spiritualité connaît un certain nombre de pièges, et si l'on ne fait pas attention, on peut y tomber et s'éloigner plus que jamais de la connexion recherchée avec le Soi supérieur et la Conscience cosmique.

 

    Quiconque croit que sa vérité est la seule vérité, ou pire, qu'elle doit être la seule vérité, peut avoir le sentiment d'être meilleur que son prochain. Ce sont en effet de vieilles âmes qui ne se demandent pas toujours pourquoi elles sillonnent encore les routes de la vie ici-bas. Dans le meilleur des cas, ces personnes se comportent avec une affabilité un peu irritante envers les autres, avec une compassion condescendante avec ceux « qui ne sont pas encore si avancés sur le sentier ». Dans le pire des cas, l'amabilité se transforme en fanatisme, croisades et autres génocides. Ils sont de toutes les époques et de toutes les cultures : deux mille ans séparent les premiers chrétiens des terroristes islamistes, leur fanatisme aveugle les unit sans faille. D'un point de vue rosicrucien, cela s'explique par les différentes phases de l'évolution que l'âme doit parcourir. D'abord on est un homme de foi, puis un homme de savoir, puis un homme de connaissance, et ce n'est qu'après beaucoup de vies et encore plus d'expériences que l'on devient finalement un homme de sagesse. Il est clair que nombre d'anciennes âmes autoproclamées se trouvent en réalité quelque part dans la première phase. Leur arrogance se manifeste aussi dans leur comportement.

    Certaines personnes spirituelles pensent qu'elles ont plus de droits qu'autrui et elles exigent en vertu de leur religion toute sorte de privilèges. Elles ne se sentent pas obligées de respecter les règles et lois de notre société, parce que celles-ci ne sont que l'œuvre de l'homme et elles n'obéissent qu'à des règles reçues des messagers de Dieu. Peu importe si ces règles ont été érigées en d'autres siècles et qu'elles ne sont plus adaptées à la vie moderne (on a des réfrigérateurs aujourd'hui et manger la viande de porc ne présente plus aucun risque pour la santé), ou qu'elles soient une offense pour leurs congénères et qu'elles bafouent l'humanité ordinaire. Bien que ces personnes parlent sans cesse de l'amour, leur mode de vie témoigne souvent de discrimination et de haine pure et simple. Puisque ces élus ont reçu le seul vrai message, ils pensent avoir le droit de convertir le reste du monde et de massacrer tous ceux qui ne sont pas d'accord avec eux. Ils ne comprennent pas qu'il y a beaucoup de sortes de spiritualité et que c'est impossible de décider des désirs et des besoins d'une autre personne. Si cela est difficile à accepter, il suffit de regarder un instant rétrospectivement sa propre évolution : une expérience réconfortante !

 

    La fausse humilité et la modestie sont le signe de l'hypocrite qui respecte toutes les petites règles et souhaite être fortement récompensé en retour, pas dans une autre vie, et peut-être pas toujours en espèces sonnantes et trébuchantes, mais au moins en gagnant le respect et la crainte de sa communauté. Un service se doit d'être impersonnel, mais si celui-ci exige une récompense, il s'agit alors d'une transaction. Il est aussi incapable de résister à la tentation de mettre en avant ses mérites dès que l'occasion se présente. Les yeux baissés et de préférence avec beaucoup de soupirs et la voix douce, l'entourage est mis très clairement au courant des sacrifices et des peines énormes qu'il se donne, non pour lui-même, évidemment, mais pour le bien de la communauté entière. Et pour un but supérieur, cela va de soi. La Bible nous parle du pharisien du temps de Jésus, mais cette espèce prospère toujours. Un ego démesuré est difficile à vaincre et le narcissisme n'est pas inconnu des personnes spirituelles.

 

    Le narcissisme n'est d'ailleurs pas le seul trouble de la personnalité que l'on rencontre assez souvent dans les cercles spirituels. Un des buts d'une vie spirituelle est le détachement, le lâcher-prise sur les choses et les personnes, ainsi qu'un mode de vie impersonnel. Le détachement est pourtant bien souvent confondu avec les symptômes d'un trouble de l'attachement, à savoir que ces personnes se disent détachées parce qu'elles n'entretiennent pas de relations étroites avec leurs congénères et n'en sentent pas non plus le besoin. Il s'agit pourtant de choses très différentes : l'un vit de cette façon par incapacité, tandis que le vrai adepte s'est libéré consciemment du besoin d'attachement. Hans ten Dam, directeur d'un institut néerlandais pour la formation des thérapeutes par la régression, disait qu'il est beaucoup plus facile d'aimer tout le monde que son voisin... Une pensée à méditer !

 

    Une autre qualité très recherchée est celle de l'amour inconditionnel. L'amour conditionnel, le genre ordinaire, est totalement orienté vers l'objet de notre amour. L'amour inconditionnel part du contraire : le sujet, la personne qui aime. Dès lors, il n'est pas orienté vers une ou un nombre limité de personnes particulières, mais nécessairement vers tout le monde et tout ce qui vit, dès lors qu'il ne peut être qu'impersonnel de nature.

 

    Beaucoup de personnes utilisent la spiritualité comme refuge, comme le prétexte parfait pour ne pas vivre la vraie vie, qu'elles estiment trop contraignante. Elles planent et n'ont pas les pieds sur terre. Elles ne sont pas ancrées dans la vie. On les retrouve assez souvent dans des domaines ou disciplines qui déconseillent de réfléchir, qui disent de vivre en suivant le cœur et non pas la raison, et de ne pas s'occuper des choses matérielles. Ceci aussi est en fait un signe de faiblesse parce que non pas basé sur un choix bien délibéré, mais basé sur une incapacité et des manques. On n'est pas très doué, pas tellement travailleur, pas ambitieux et un beau nuage rose semble très séduisant. Surtout parce qu'on n'est pas même obligé de se sentir coupable de son défaitisme, mais on prouve bien au contraire que l'on est spécial. Forment une catégorie à part ceux qui enseignent ce choix de vie et qui, bien qu'ils prêchent la simplicité mentale et matérielle, habitent eux-mêmes dans des villas, demandent des montants exorbitants pour une consultation et n'ont pas honte quand ils passent dans leur voiture de luxe devant leurs disciples qui attendent le bus. Cela n'a rien à voir avec le vrai mysticisme.

 

    Un bon astrologue peut, sur la base de la date, de l'endroit et de l'heure de naissance, donner beaucoup de renseignements sur une personne. Malheureusement on oublie parfois qu'un horoscope est une donnée statique qui nous explique la position des étoiles à un certain moment, et que les informations qui en découlent ne sont pas une loi immuable à laquelle on est soumis. Certaines personnes utilisent ces informations pour ne rien faire de leur vie parce que, « comme vous voyez, le domaine — difficile — des relations familiales, (heureusement) est complètement vide », et ils oublient facilement que peut-être le but est de changer cette situation.

 

    Nous vivons pour apprendre, c'est la seule façon de pouvoir évoluer, l'objectif n'est pas de vouloir coûte que coûte maintenir le statu quo. La même chose se passe plus ou moins avec une interprétation erronée de la loi du karma. Il s'agit ici d'une loi cosmique très puissante à laquelle tout l'univers est soumis et qui peut avoir des conséquences gigantesques sur nombre de vies successives. Mais c'est une erreur de penser qu'il faut subir ces conséquences de façon fataliste et que l'on ne doit surtout pas remuer le petit doigt pour changer sa situation. Les hindous estiment que purger stoïquement une mauvaise vie a pour résultat quasi automatique l'obtention d'une prochaine vie favorable. Cela s'appelle le fatalisme, et bien que cette prochaine incarnation reste complètement incertaine, cette attitude engendre un rôle de victime. Bien que le passé donne forme à la vie actuelle, nous sommes capables, en réagissant adéquatement aux défis de la vie, de façonner activement et positivement notre futur. Notre vie est et reste notre propre responsabilité, et essayer d'échapper à cette responsabilité ne mène à rien de positif.

 

    Les rituels sont un bel élément de l'affiliation d'une école mystique et ils peuvent avoir des effets très profonds, ce qui est d'ailleurs leur but. Mais quand les rituels deviennent un but en eux-mêmes et que leur exécution parfaite est réclamée, alors ils ne sont plus source de compréhension profonde, ni source d'émotion. Les rituels se doivent d'être au service de l'homme, et non l'inverse. Il est juste que leur effet est maximal quand ils sont exécutés aussi parfaitement que possible, d'une manière intuitive et spontanée. Les petites erreurs dans l'exécution ne doivent jamais être source d'incompréhension ou de colère. Dans un lointain passé, les erreurs conduisaient à de lourdes sanctions, espérons que de nos jours il en est autrement.

 

    Mais pourquoi ce genre de choses arrivent-elles, et cela chez des personnes qui s'investissent souvent totalement pour agir correctement et pour vivre une vie qui réponde à de très hautes normes ? Souvent, il s'agit d'une interprétation erronée ou d'une attitude sélective. Seuls les éléments qui conviennent ou qui semblent utiles ou agréables sont mis en œuvre, tandis que l'on néglige le reste. Mais cela n'est pas l'objectif. Personne n'a jamais dit que la vie spirituelle était une vie facile. Très souvent on découvre que c'est bien le contraire et l'on voit que le néophyte sur le sentier commence à attirer des problèmes complexes. Dans ce cas, il importe d'en trouver le sens et cela n'est souvent pas évident. « Il faut d'abord détruire avant de pouvoir commencer à bâtir quelque chose de meilleur », nous dit l'auteur Elizabeth Gilbert. L'humanité doit choisir le bien de son propre chef et pour lui-même, c'est probablement la seule route qui mène à un changement permanent et à une évolution durable.

 

    La seule façon sûre d'éviter les problèmes et de rester sur le juste sentier, est d'écouter la voix de son maître intérieur, point sur lequel la Tradition rosicrucienne insiste tant, et non sans raison. Même si ce Maître intérieur dit des choses dérangeantes que l'on préférerait ne pas entendre, ou qui ne nous conviennent pas, qu'il vous oblige à faire face à des choses importunes, illogiques ou même extravagantes, ou tout simplement si vous n'avez pas envie de l'écouter, sachez que ce Maître n'est pas un étranger et encore moins votre ennemi. Il est votre soi profond, il sait toujours sans faille où le bât blesse et il offre en toutes circonstances une réponse fiable. Que ceci soit pour toujours notre objectif !

 

      

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Revue Rose+Croix - Printemps 2022